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Édito

Quelques regards sur les grands axes de la saison écoulée et de celle qui vient disent assez bien le chemin parcouru en dix ans : convergence et rayonnement nationaux et internationaux, inscription des enjeux artistiques à tous les échelons territoriaux, développement de propositions innovantes en direction de nouveaux publics, créations en France d’auteurs vivants. La méthode, quant à elle, a consisté à privilégier la coopération à la compétition et l’approfondissement des rencontres dans la durée aux éclats de communication.

En ouverture de la saison dernière, l’accueil réservé à la première édition de notre biennale internationale Sens Interdits a permis de vérifier ce qui, après tout, n’était qu’une intuition : la nécessité mais surtout la possibilité d’un temps de paradoxes assumés où le plus éphémère des arts fasse acte de mémoire et de résistance. Parce qu’il est aussi un nouvel outil de diversification et de rassemblement des publics, ce festival s’inscrit comme un projet d’agglomération à développer avec les acteurs de tous les territoires. À titre d’exemple et dans des registres très différents, mentionnons la découverte de Dmitry Krymov (première en France). Opus 7 a été un choc esthétique pour beaucoup. Et, venus d’Afghanistan, les artistes du Théâtre Aftaab ont circulé en Rhône-Alpes et dans le Grand Lyon avec deux spectacles dont une création collective autour de leur 11 septembre. La Comédie de Saint-Étienne, les Théâtres de Vénissieux et de Privas, le Centre Culturel Aragon d’Oyonnax, le CCN de Rillieux-la-Pape et les Célestins ont, en favorisant la mobilité des artistes et des publics, multiplié et approfondi leurs rencontres autour d’une proposition inhabituelle.

Sur l’axe des créations, Blackbird de David Harrower (création en France) a été repris pour une troisième saison.
Ce texte exigeant a totalisé 106 représentations et réuni 35 000 spectateurs en Europe et au Canada, preuve que l’on peut fédérer un large public en dehors du répertoire classique ou du divertissement (et peut-être d’autant mieux que l’on ne rejette ni l’un, ni l’autre !). La création sous chapiteau de Lorenzaccio avec une distribution de dix-sept acteurs pour la plupart régionaux marque le retour aux grandes formes en décentralisation (Tarare, Pays de l’Arbresle, Pays d’Amplepuis Thizy puis Lyon Gerland). Soutenue par le Département du Rhône, cette initiative situe la création dans une ambitieuse perspective d’aménagement du territoire. Elle constitue un autre outil de démocratisation culturelle en permettant aux publics qui en sont éloignés d’accéder à la même proposition artistique que ceux de l’agglomération.

Du côté des coproductions, Notre Terreur a confirmé le talent aigu de Sylvain Creuzevault et du collectif d’ores et déjà ; Wajdi Mouawad nous a offert une mémorable traversée théâtrale de douze heures avec Le Sang des Promesses et Didier Bezace des Fausses Confidences d’anthologie.

En 2010-2011, les Célestins poursuivent leur développement international et s’impliquent fortement dans l’année France- Russie 2010 avec trois projets parmi lesquels :

• La création à Saint-Pétersbourg d’une version russe de Lorenzaccio avec la troupe de Lev Dodine dans son Théâtre Maly. Créée le 11 décembre 2010, jour du bicentenaire de la naissance de Musset, cette coproduction a été retenue comme l’un des temps forts de la saison française en Russie. Après sa création, Lorenzaccio entrera au répertoire de la troupe et vous sera proposé aux Célestins au cours de la saison 2011-2012. Lorenzaccio, c’est notre intuition, fera « culture commune » par sa démesure à la mesure de la troupe de Lev Dodine et par sa forme, celle du poème dramatique, qui semble faite pour être entendue dans une langue et par une troupe où opère sans relâche la rencontre entre l’art de l’acteur et l’art poétique.

• Autre temps fort de cette année France-Russie, vous pourrez découvrir aux Célestins dans le cadre du festival Sibérie Inconnue, Les Récits de Choukchine une production du Théâtre des Nations de Moscou, signée par Alvis Hermanis avec notamment son directeur, Yevgeny Mironov, l’un des plus grands acteurs russes d’aujourd’hui. C’est une première en France.

• Outre ces projets russes, il faudra compter avec le retour de la Schaubühne de Berlin pour Démons de Lars Norén mis en scène par un Thomas Ostermeier au sommet de son art et une nouveauté avec une programmation internationale à la Célestine où sera montré, pour la première fois à Lyon, le remarquable travail de l’Argentin Daniel Veronese.

Une des lignes de force des Célestins depuis dix ans est la défense des auteurs vivants : Enzo Cormann, Arnold Wesker, Serge Valetti, Edward Bond, Martin Crimp, Lars Norén…
Dans le cadre de cette mission, nous portons une attention particulière à la remuante génération des trentenaires et des quadragénaires : David Harrower, nous l’avons dit, mais aussi Sergi Belbel, Anthony Neilson, Rafael Spregelburg, Mathieu Bertholet, Sarah Fourage ou Nathalie Fillion (il faudrait aussi parler de la place laissée ici aux femmes dramaturges et metteures en scène !)… Vous nous faites le plaisir d’être aussi nombreux à venir les entendre que nos grands classiques et nous leur avons dédié Écritures en-jeux, notre comité de lecture qui chaque année forme plusieurs classes de lycée aux dramaturgies contemporaines. En création cette saison :

Le Dragon d’Or de Roland Schimmelpfennig – une complicité entamée par Claudia Stavisky avec La Femme d’avant – sera une création en France et le premier volet d’un diptyque que nous consacrerons à cet auteur et à la question du déracinement. Artiste associé au Burgtheater de Vienne, Schimmelpfennig est l’une des figures les plus passionnantes de la scène européenne. Le Dragon d’Or est une œuvre urgente sur nos déchirures intimes dans le monde global. Sa fascinante dramaturgie tient à la fois de la vue satellite et de l’observation microscopique. C’est aussi une partition jubilatoire pour cinq acteurs et dix-sept personnages.

La Nuit les brutes sera créée aux Célestins avec l’Espace des Arts, Scène nationale de Châlon-sur-Saône. C’est une proposition singulière de Roland Auzet qui, avec Fabrice Melquiot, a imaginé un spectacle de théâtre musical pour Anne Alvaro et Clothilde Mollet.

• En accueil, Seuls marquera la quatrième saison consécutive de Wajdi Mouawad aux Célestins et Jorge Lavelli vous fera découvrir la virtuose dramaturgie de Juan Mayorga. À l’instar du Théâtre Maly de Saint-Pétersbourg pour Lorenzaccio ou de l’Espace des Arts, Scène nationale de Châlon-sur-Saône pour La Nuit les brutes, les autres créations porteront l’empreinte de cette « coopération pure et parfaite » que nous appelions de nos vœux voici deux ans. Il en va ainsi de plusieurs formes de coopérations régionales avec et autour de compagnies indépendantes dont deux moments d’exception à partager cette saison avec des artistes qui, chacun à leur manière, ont choisi de tendre le fil de l’utopie :

• La création du Prix Martin de Labiche, mis en scène par Bruno Boëglin n’aurait pas été possible sans la réunion du TNP Villeurbanne, de l’Espace Malraux, Scène nationale de Chambéry et de Savoie et des Célestins autour du Novothéâtre, compagnie phare de la création régionale et nationale.
• Avec la jeune compagnie des Lumas, le compagnonnage s’inscrit dans la durée et dans la diversité : trois spectacles à la Célestine, une tournée nationale en production déléguée, une création en milieu carcéral, des ateliers à la Duchère suivis d’une slam session au bar l’Étourdi, une saison d’animation du comité de lecture lycéen, la mise en espace d’un concert Célestins / ONL, trois années d’association soutenues par la Région Rhône-Alpes… Avec la coproduction de Macbeth mis en scène par Éric Massé, la compagnie investira la Grande salle.

UtoPistes est un projet pensé pour les Célestins avec la Cie MPTA / Mathurin Bolze. En quatre spectacles, cette jeune compagnie lyonnaise a écrit quelques-unes des pages les plus singulières du cirque d’aujourd’hui. UtoPistes est encore sur l’établi de l’imagination. Ce que nous pouvons vous en dire est que, prenant le bâtiment de Gaspard André pour scénographie, le projet comprendra, entre autres, des créations in situ, des spectacles pour tous sur la place des Célestins, et aussi des moments de nécessaires débats, notamment autour d’une question urgente, celle de l’avenir des politiques culturelles.

• En février, les Célestins accueilleront avec la participation de la Région Rhône-Alpes et pour la troisième fois, le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine avec Les Naufragés du Fol Espoir (Aurores), une création collective inspirée de Jules Verne. Lyon sera la première étape d’une tournée mondiale de ce sommet de théâtre. De nombreuses initiatives, notamment des ateliers dans les lycées, accompagneront cette présence. Les publics régionaux comme ceux du Théâtre de Villefranche, des centres dramatiques de Saint-Étienne et de Valence, des scènes nationales de Grenoble et de Meylan seront conviés.

Parce que le théâtre est une expérience esthétique collective vécue au présent, il renforce concrètement le lien social dans un monde qui l’effiloche jusqu’à risquer de le rompre. À cet endroit, nous avons à cœur d’assumer nos responsabilités en actes comme en paroles, c’est-à-dire dans une démarche de partage permanent avec les publics, les territoires, les artistes, les associations, les compagnies indépendantes et les institutions animées du même esprit. Combien de temps pourrons-nous le faire ? Car, alors même que pour se poursuivre à ce niveau, les missions développées au Théâtre des Célestins devraient être accompagnées plus fortement et par d’autres partenaires publics que la Ville de Lyon dont l’engagement est exemplaire, il semble au contraire que la réforme des collectivités menace de faire tomber la culture de Charybde nationale en Scylla territoriale. À suivre.

Claudia Stavisky et Patrick Penot

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